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Full text of "Serres chaudes : suivies de Quinze chansons"

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FORM    10B 

Serres   chaudes 


SUIVIES    Dï 


Quinze  chansons 


DU  MÊME  AUTEUR  : 

Serres  chaudes  suivies  de  quinze  chansons. 

Un  volume  in-i8  Jésus 3.00 

L'Ornement    des    Noces     Spirituelles    de 
Ruysbroeck  l'admirable,  traduit  du  flamand  et 
accompagné  d'une  Introduction.  Un  vol.  in-i6     5.00 
Les  Disciples  a  Sais   et  les  Fragments  de 
Novalis,    traduits  de  l'allemand   et    précédés 
d'une  Introduction.  Un  volume  in-iSjesus.     .     4.00 
Le  Trésor  des  Humbles.  Un  volume  in  iSjésus    3,50 
La  Sagesse  et  la  Destinée.  Un  volume  in- 18 

Jésus 3.50 

La  Vie  des  Abeilles.  Un  volume  in-i8  jésus  .  3.50 
Le  Temple  enseveli.  Un  volume  in-i 8  Jésus  .  3.50 
Le  Double  Jardin.  Un  volume  in-i8  jesus  .  .  3.50 
L'Lntelligence  des  Fleurs.  Un  volume  in- 18 

jesus 3.50 

Théâtre.  Tome  I  :  La  Princesse   Maleine.  — 

L'Intruse.  —  Les  Aveugles 3.50 

Théâtre.  Tome  II  :  Pelléas  et  Mélisande.  — 
Alladine   et    Palomides.    —  Intérieur.    —    La 

mort  de  Tintagiles 3.50 

Théâtre.   Tome  III  :  Aglavaine  et  Sèlysette.  — 

Ariane  et  Barbe-bleue.  —  Sœur  Béatrice    .     .     .     3.50 
Les  Sept  Princesses,  drame.  Un  volume  in-i8 

Jésus (épuisé) 

Pelléas  et  Mélisande,  édition  modifiée  con- 
formément aux    représentations  de  VOpéra- 

Comique 1.50 

La  mort  de  Tintagiles,  édition  conforme  aux 

représentations  du  drame  lyrique i.oo 

Ariane  et  Barbe-bleue,  édition  conforme  aux 
représentations  de  r6>/tVa-C<7Wzjz^<?   ....     1.50 

MoNNA  Vanna,  drame  en  3  actes 2.00 

Joyzelle,  drame  en  5  actes 3.50 

L'Oiseau  Bleu,  féerie  en  5  actes  et  10  tableaux    2.50 
La  tragédie  de  Macbeth,  traduite  de  Shakes- 
peare, avec  une  introduction  et  des  notes  .  3.50 

CHEZ  LE  MÊME  ÉDITEUR  : 

Sept  Essais  d'Emerson,  traduits  par  I.  Will, 
avec  une  préface  de  Maurice  Maeterlinck.  Un 
volume  in-i8  jésus 3.50 


MAURICE  MAETERLINCK 


Serres  chaudes 


SUIVIES    DE 


Quinze  chansons 


bruxelles 
Paul   LACOMBLEZ,    Éditeur 

31,    RUE   DES   PAROISSIENS,    3I 
1912 

Tous  droits  réserves 


Pi  . 
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And  in  his  hand  a  glass  which  shows  us  many  more. 

Shakspeake. 


Et  torpenti  multa  relinquitur  miseria. 

De  hniiatione. 


Serres  chaudes 


Serre  chaude 


O  serre  au  milieu  des  forêts  ! 

Et  vos  portes  à  jamais  closes  ! 

Et  tout  ce  qu'il  y  a  sous  votre  coupole  ! 

Et  sous  mon  âme  en  vos  analogies  ! 


Les  pensées  d'une  princesse  qui  a  faim^ 

L'ennui  d'un  matelot  dans  le  désert^ 

Une  musique  de  cuivre  aux  fenêtres  des  incurables. 


10  SERRES   CHAUDES 


Allez  aux  angles  les  plus  tièdes! 

On  dirait  une  femme  évanouie  un  jour  de  moisson; 

Il  y  a  des  postillons  dans  la  cour  de  l'hospice  ; 

Au  loin^  passe  un  chasseur  d'élans^  devenu  infirmier. 


Examinez  au  clair  de  lune  ! 

(Oh  rien  n'y  est  à  sa  place  !) 

On  dirait  une  folle  devant  les  juges^ 

Un  navire  de  guerre  à  pleines  voiles  sur  un  canal^ 

Des  oiseaux  de  nuit  sur  des  lys^ 

Un  glas  vers  midi^ 

(Là-bas  sous  ces  cloches  !) 

Une  étape  de  malades  dans  la  prairie, 

Une  odeur  d'éther  un  jour  de  soleil. 


Mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  quand  aurons-nous  la  pluie^ 
Et  la  neige  et  le  vent  dans  la  serre  ! 


Oraison 


Ayez  pitié  de  mon  absence 
Au  seuil  de  mes  intentions  ! 
Mon  âme  est  pâle  d'impuissance 
Et  de  blanches  inactions. 


Mon  âme  aux  œuvres  délaissées^ 
Mon  âme  pâle  de  sanglots 
Regarde  en  vain  ses  mains  lassées 
Trembler  à  fleur  de  l'inéclos. 


SERRES   CHAUDES 


Et  tandis  que  mon  cœur  expire 
Les  bulles  des  songes  lilas, 
Mon  âme^  aux  frêles  mains  de  cire^ 
Arrose  un  clair  de  lune  las  : 


Un  clair  de  lune  où  transparaissent 
Les  lys  jaunis  des  lendemains  ; 
Un  clair  de  lune  où  seules  naissent 
Les  ombres  tristes  de  ses  mains. 


Serre  d'ennui 


O  cet  ennui  bleu  dans  le  cœur! 
Avec  la  vision  meilleure, 
Dans  le  clair  de  lune  qui  pleure^ 
De  mes  rêves  bleus  de  langueur  ! 

Cet  ennui  bleu  comme  la  serre^ 
Où  l'on  voit  closes  à  travers 
Les  vitrages  profonds  et  verts^ 
Couvertes  de  lune  et  de  verre^ 


14  SERRES   CHAUDES 


Les  grandes  végétations 
Dont  l'oubli  nocturne  s'allonge, 
Immobilement  comme  un  songe, 
Sur  les  roses  des  passions  ; 


Où  de  l'eau  très  lente  s'élève^ 
En  mêlant  la  lune  et  le  ciel 
En  un  sanglot  glauque  éternel, 
Monotonement  comme  un  rêve. 


Tentations 


O  les  glauques  tentations 
Au  milieu  des  ombres  mentales^ 
Avec  leurs  flammes  végétales 
Et  leurs  éjaculations 


Obscures  de  tiges  obscures. 
Dans  le  clair  de  lune  du  mal, 
Eployant  l'ombrage  automnal 
De  leurs  luxurieux  augures  ! 


I6  SERRES  CHAUDES 


Elles  ont  tristement  couvert^ 
Sous  leurs  muqueuses  enlacées 
Et  leurs  fièvres  réalisées, 
La  lune  de  leur  givre  vert. 


Et  leur  croissance  sacrilège, 
Entr'ouvrant  ses  désirs  secrets, 
Est  morne  comme  les  regrets 
Des  malades  sur  de  la  neige. 


Sous  les  ténèbres  de  leur  deuil, 
Je  vois  s'emmêler  les  blessures 
Des  glaives  bleus  de  mes  luxures 
Dans  les  chairs  rouges  de  l'orgueil. 


Seigneur,  les  rêves  de  la  terre 
Mourront-ils  enfin  dans  mon  cœur 
Laissez  votre  gloire.  Seigneur, 
Eclairer  la  mauvaise  serre, 


SERRES   CHAUDES  I^ 


Et  l'oubli  vainement  cherché  ! 
Les  feuilles  mortes  de  leurs  fièvres^ 
Les  étoiles  entre  leurs  lèvres, 
Et  les  entrailles  du  péché! 


Cloches  de  verre 


O  cloches  de  verre  ! 

Etranges  plantes  à  jamais  à  l'abri  ! 

Tandis  que  le  vent  agite  mes  sens  au  dehors  ! 

Toute  une  vallée  de  l'âme  à  jamais  immobile  ! 

Et  la  tiédeur  enclose  vers  midi  ! 

Et  les  images  entrevues  à  fleur  du  verre  ! 


N'en  soulevez  jamais  aucune  ! 

On  en  a  mis  plusieurs  sur  d'anciens  clairs  de  lune. 


20  SERRES   CHAUDES 


Examinez  à  travers  leurs  feuillages  : 

Il  y  a  peut-être  un  vagabond  sur  le  trône^ 

On  a  l'idée  que  des  corsaires  attendent  sur  l'étang^ 

Et  que  des  êtres  antédiluviens  vont  envahir  les  villes. 


On  en  a  placé  sur  d'anciennes  neiges. 
On  en  a  placé  sur  de  vieilles  pluies. 
(Ayez  pitié  de  l'atmosphère  enclose  !) 
J'entends  célébrer  une  fête  un  dimanche  de  famine, 
Il  y  a  une  ambulance  au  milieu  de  la  moisson, 
Et  toutes  les  filles  du  roi  errent,  un  jour  de  diète,  à 
travers  les  prairies  ! 


Examinez  surtout  celles  de  l'horizon  ! 

Elles  couvrent  avec  soin  de  très  anciens  orages. 

Oh  !  Il  doit  y  avoir  quelque  part  une  énorme  flotte 

sur  un  marais  ! 
Et  je  crois  que  les  cygnes  ont  couvé  des  corbeaux  ! 
(On  entrevoit  à  peine  à  travers  les  moiteurs) 


SERRES   CHAUDES 


Une  vierge  arrose  d'eau  chaude  les  fougères, 

Une  troupe  de  petites  filles  observe  l'ermite  en  sa 

cellule, 
Mes  sœurs  sont  endormies  au  fond  d'une  grotte  véné- 
neuse ! 


Attendez  la  lune  et  l'hiver, 

Sur  ces  cloches  éparses  enfin  sur  la  glace  ! 


Offrande  obscure 


J'apporte  mon  mauvais  ouvrage 
Analogue  aux  songes  des  morts^ 
Et  la  lune  éclaire  l'orage 
Sur  la  faune  de  mes  remords  : 


Les  serpents  violets  des  rêves 
Qui  s'enlacent  dans  mon  sommeil; 
Mes  désirs  couronnés  de  glaives^ 
Des  lions  noyés  au  soleil^ 


24  SERRES   CHAUDES 


Des  lys  au  fond  des  eaux  lointaines 
Et  des  mains  closes  sans  retour^ 
Et  les  tiges  rouges  des  haines 
Entre  les  deuils  verts  de  l'amour. 


Seigneur^  ayez  pitié  du  verbe  ! 
Laissez  mes  mornes  oraisons 
Et  la  lune  éparse  dans  l'herbe 
Faucher  la  nuit  aux  horizons  ! 


Feuillage  du  cœur 


Sous  la  cloche  de  cristal  bleu 
De  mes  lasses  mélancolies^ 
Mes  vagues  douleurs  abolies 
S'immobilisent  peu  à  peu  : 


Végétations  de  symboles^ 
Nénufars  mornes  des  plaisirs^ 
Palmes  lentes  de  mes  désirs, 
Mousses  froides,  lianes  molles. 


26  SERRES  CHAUDES 


Seul^  un  lys  érige  d'entre  eux^ 
Pâle  et  rigidement  débile^ 
Son  ascension  immobile 
Sur  les  feuillages  douloureux^ 


Et  dans  les  lueurs  qu'il  épanche 
Comme  une  lune,  peu  à  peu, 
Elève  vers  le  cristal  bleu 
Sa  mystique  prière  blanche. 


Ame  chaude 


O  mes  yeux  que  l'ombre  élucide 
A  travers  mes  désirs  divers, 
Et  mon  cœur  aux  rêves  ouverts, 
Et  mes  nuits  dans  mon  âme  humide 


J'ai  trempé  dans  mon  esprit  bleu 
Les  roses  des  attentes  mortes; 
Et  mes  cils  ont  fermé  les  portes 
Sur  des  vœux  qui  n'auront  plus  lieu. 


28  SERRES   CHAUDES 


Mes  doigts  aux  pâles  indolences 
Elèvent  en  vain,  chaque  soir^ 
Les  cloches  vertes  de  l'espoir 
Sur  l'herbe  mauve  des  absences. 


Et  mon  âme  impuissante  a  peur 
Des  songes  aigus  de  ma  bouche^ 
Au  milieu  des  lys  que  j'attouche; 
Eclipse  aux  moires  de  mon  cœur!, 


Ame 


Mon  âme! 

O  mon  âme  vraiment  trop  à  l'abri  ! 

Et  ces  troupeaux  de  mes  désirs  dans  une  serre! 

Attendant  une  tempête  sur  les  prairies  ! 


Allons  vers  les  plus  malades  ! 
Ils  ont  d'étranges  exhalaisons. 

Au  milieu  d'eux^  je  traverse  un  champ  de  bataille  avec 
ma  mère. 


^O  SERRES  CHAUDES 


On  enterre  un  frère  d'armes  à  midi^ 

Tandis  que  les  sentinelles  prennent  leur  repas. 


Allons  aussi  vers  les  plus  faibles  : 
Ils  ont  d'étranges  sueurs  ; 
Voici  une  fiancée  malade, 
Une  trahison  le  dimanche 
Et  des  petits  enfants  en  prison. 
(Et  plus  loin,  à  travers  la  vapeur,) 
Est-ce  une  mourante  à  la  porte  d'une  cuisine  ? 
Ou  une  sœur  épluchant  des  légumes  au  pied  du  lit 
d'un  incurable  ? 


Allons  enfin  vers  les  plus  tristes  : 

(En  dernier  lieu,  car  ils  ont  des  poisons.) 

Oh!  mes  lèvres  acceptent  les  baisers  d'un  blessé! 


Toutes  les  châtelaines  sont  mortes  de  faim,  cet  été, 
dans  les  tours  de  mon  âme  ! 


SERRES   CHAUDES  31 


Voici  le  petit  jour  qui  entre  dans  la  fête  ! 

J'entrevois  des  brebis  le  long  des  quais^ 

Et  il  y  a  une  voile  aux  fenêtres  de  l'hôpital. 

Il  y  a  un  long  chemin  de  mon  cœur  à  mon  àme  ! 
Et  toutes  les  sentinelles  sont  mortes  à  leur  poste  ! 

Il  y   eut   un  jour    une  pauvre  petite   fête    dans   les 

faubourgs  de  mon  âme  ! 
On  y  fauchait  la  ciguë  un  dimanche  matin  ; 
Et  toutes  les  vierges  du  couvent  regardaient  passer  les 

vaisseaux  sur  le  canal^  un  jour  déjeune  et  de  soleil. 
Tandis  que  les  cygnes  souffraient  sous  un  pont  vénéneux  ; 
On  émondait  les  arbres  autour  de  la  prison^ 
On  apportait  des  remèdes  une  après-midi  de  Juin^ 
Et  des  repas  de  malades  s'étendaient  à  tous  les  horizons  ! 

Mon  âme! 

Et  la  tristesse  de  tout  cela^  mon  âme  !  et  la  tristesse  de 
tout  cela! 


Lassitude 


Ils  ne  savent  plus  où  se  poser  ces  baisers^ 

Ces  lèvres  sur  des  yeux  aveugles  et  glacés; 

Désormais  endormis  en  leur  songe  superbe^ 

Ils  regardent  rêveurs  comme  des  chiens  dans  l'herbe^ 

La  foule  des  brebis  grises  à  l'horizon^ 

Brouter  le  clair  de  lune  épars  sur  le  gazon^ 

Aux  caresses  du  ciel^  vague  comme  leur  vie; 

Indifférents  et  sans  une  flamme  d'enviC; 

Pour  ces  roses  de  joie  écloses  sous  leurs  pas  ; 

Et  ce  long  calme  vert  qu'ils  ne  comprennent  pas. 


Chasses  lasses 


Mon  âme  est  malade  aujourd'hui^ 
Mon  àme  est  malade  d'absences^ 
Mon  àme  a  le  mal  des  silences, 
Et  mes  yeux  l'éclairent  d'ennui. 


J'entrevois  d'immobiles  chasses^ 
Sous  les  fouets  bleus  des  souvenirs^ 
Et  les  chiens  secrets  des  désirs^ 
Passent  le  long  des  pistes  lasses. 


30  SERRES   CHAUDES 


A  travers  de  tièdes  forêts^ 

Je  vois  les  meutes  de  mes  songes^ 

Et  vers  les  cerfs  blancs  des  mensonges^ 

Les  jaunes  flèches  des  regrets. 


Mon  Dieu^  mes  désirs  hors  d'haleine, 
Les  tièdes  désirs  de  mes  yeux, 
Ont  voilé  de  souffles  trop  bleus 
I-.a  lune  dont  mon  âme  est  pleine. 


Fauves  las 


O  les  passions  en  allées 
Et  les  rires  et  les  sanglots  ! 
Malades  et  les  yeux  mi-clos 
Parmi  les  feuilles  effeuillées^ 


Les  chiens  jaunes  de  mes  péchés^ 
Les  hyènes  louches  de  mes  haines^ 
Et  sur  l'ennui  pâle  des  plaines 
Les  lions  de  l'amour  couchés  ! 


38  SERRES   CHAUDES 


En  l'impuissance  de  leur  rêve 
Et  languides  sous  la  langueur 
De  leur  ciel  morne  et  sans  couleur^ 
Elles  regarderont  sans  trêve 


Les  brebis  des  tentations 
S'éloigner  lentes^  une  à  une^ 
En  l'immobile  clair  de  lune^ 
Mes  immobiles  passions. 


Oraison 


Mon  àme  a  peur  comme  une  femme^ 
Voyez  ce  que  j'ai  fait,  Seigneur, 
De  mes  mains,  les  lys  de  mon  àme, 
De  mes  yeux,  les  cieux  de  mon  cœur 


A3'ez  pitié  de  mes  misères  ! 
J'ai  perdu  la  palme  et  l'anneau  ; 
Ayez  pitié  de  mes  prières. 
Faibles  fleurs  dans  un  verre  d'eau. 


40  SERRES   CHAUDES 


Ayez  pitié  du  mal  des  lèvres^ 
Ayez  pitié  de  mes  regrets^ 
Semez  des  lys  le  long  des  fièvres 
Et  des  roses  sur  les  marais. 


Mon  Dieu  !  d'anciens  vols  de  colombes 
Jaunissent  le  ciel  de  mes  yeux^ 
Ayez  pitié  du  lin  des  lombes 
Qui  m'entoure  de  gestes  bleus  ! 


Heures  ternes 


Voici  d'anciens  désirs  qui  passent, 
Encor  des  songes  de  lassés, 
Encor  des  rêves  qui  se  lassent; 
Voilà  les  jours  d'espoir  passés  ! 


En  qui  faut-il  fuir  aujourd'hui! 

Il  n'y  a  plus  d'étoile  aucune  : 

Mais  de  la  glace  sur  l'ennui 

Et  des  linges  bleus  sous  la  lune. 


2* 


42  SERRES   CHAUDES 


Encor  des  sanglots  pris  au  piège  ! 
Voyez  les  malades  sans  feu^ 
Et  les  agneaux  brouter  la  neige  ; 
Ayez  pitié  de  tout^  mon  Dieu  ! 


Moi^  j'attends  un  peu  de  réveil^ 
Moi,  j'attends  que  le  sommeil  passe^ 
Moi^  j'attends  un  peu  de  soleil 
Sur  mes  mains  que  la  lune  glace. 


Ennui 


Les  paons  nonchalants^  les  paons  blancs  ont  fui^ 
Les  paons  blancs  ont  fui  l'ennui  du  réveil  ; 
Je  vois  les  paons  blancs^  les  paons  d'aujourd'hui^ 
Les  paons  en  allés  pendant  mon  sommeil, 
Les  paons  nonchalants,  les  paons  d'aujourd'hui. 
Atteindre  indolents  l'étang  sans  soleil, 
J'entends  les  paons  blancs,  les  paons  de  l'ennui, 
Attendre  indolents  les  temps  sans  soleil. 


Hôpital 


Hôpital  !  hôpital  au  bord  du  canal  ! 

Hôpital  au  mois  de  Juillet! 

On  y  fait  du  feu  dans  la  salle  ! 

Tandis  que  les  transatlantiques  sifflent  sur  le  canal! 


(Oh  !  n'approchez  pas  des  fenêtres  !) 

Des  émigrants  traversent  un  palais  ! 

Je  vois  un  yacht  sous  la  tempête! 

Je  vois  des  troupeaux  sur  tous  les  navires! 


46  SERRES  CHAUDES 


(Il  vaut  mieux  que  les  fenêtres  restent  closes^ 

On  est  presque  à  l'abri  du  dehors.) 

On  a  l'idée  d'une  serre  sur  la  nei|^e^ 

On  croit  célébrer  des  relevailles  un  jour  d'orage^ 

On  entrevoit  des  plantes  éparses  sur  une  couverture 

de  laine^ 
Il  y  a  un  incendie  un  jour  de  soleil^ 
Et  je  traverse  une  forêt  pleine  de  blessés. 

Oh  !  voici  enfin  le  clair  de  lune  ! 

Un  jet  d'eau  s'élève  au  milieu  de  la  salle  ! 

Une  troupe  de  petites  filles  entr'ouvre  la  porte  ! 

J'entrevois  des  agneaux  dans  une  île  de  prairies  ! 

Et  de  belles  plantes  sur  un  glacier  ! 

Et  des  lys  dans  un  vestibule  de  marbre  ! 

Il  y  a  un  festin  dans  une  forêt  vierge  ! 

Et  une  végétation  orientale  dans  une  grotte  de  glace  ! 

Ecoutez  !  on  ouvre  les  écluses  ! 


SERRES   CHAUDES  47 


Et  les  transatlantiques  agitent  l'eau  du  canal  ! 

Oh  1  mais  la  sœur  de  charité  attisant  le  feu  ! 

Tous  les  beaux  roseaux  verts  des  berges  sont  en  flamme  ! 
Un  bateau  de  blessés  ballotte  au  clair  de  lune! 
Toutes  les  filles  du  roi  sont   dans   une  barque  sous 

l'orage  I 
Et  les  princesses  vont  mourir  en  un  champ  de  ciguës  ! 

Oh  !  n'entrouvrez  pas  les  fenêtres  ! 

Ecoutez  :  les  transatlantiques  sifflent  encore  à  l'horizon  ! 

On  empoisonne  quelqu'un  dans  un  jardin  ! 
Ils  célèbrent  une  grande  fête  chez  les  ennemis  ! 
yr    II  y  a  des  cerfs  dans  une  ville  assiégée  ! 
Et  une  ménagerie  au  milieu  des  lys  ! 
Il  y  a  une  végétation  tropicale  au  fond  d'une  houillère  ! 
Un  troupeau  de  brebis  traverse  un  pont  de  fer  ! 


48  SERRES  CHAUDES 


Et  les  agneaux  de  la  prairie  entrent  tristement  dans 
la  salle  ! 


Maintenant  la  sœur  de  charité  allume  les  lampes, 
Elle  apporte  le  repas  des  malades^ 
Elle  a  clos  les  fenêtres  sur  le  canal^ 
Et  toutes  les  portes  au  clair  de  lune. 


Oraison  nocturne 


En  mes  oraisons  endormies 
Sous  de  languides  visions, 
J'entends  jaillir  les  passions 
Et  les  luxures  ennemies. 


Je  vois  un  clair  de  lune  amer 
Sous  l'ennui  nocturne  des  rêves  ; 
Et  sur  de  vénéneuses  grèves^ 
La  joie  errante  de  la  chair. 


50  SERRES   CHAUDES 


J'entends  s'élever  dans  mes  moelles 
Des  désirs  aux  horizons  verts^ 
Et  sous  des  cieux  toujours  couverts^ 
Je  souffre  une  soif  sans  étoiles! 


J'entends  jaillir  dans  ma  raison 
Les  mauvaises  tendresses  noires  ; 
Je  vois  des  marais  illusoires 
Sous  une  éclipse  à  l'horizon  ! 


Et  je  meurs  sous  votre  rancune  ! 
Seigneur^  ayez  pitié^  Seigneur, 
Ouvrez  au  malade  en  sueur 
L'herbe  entrevue  au  clair  de  lune  ! 


Il  est  tempS;  Seigneur^  il  est  temps 
De  faucher  la  ciguë  inculte  ! 
A  travers  mon  espoir  occulte 
Sa  lune  est  verte  de  serpents  ! 


SKRRES   CHAUDES  51 


Et  le  mal  des  songes  afflue 
Avec  ses  péchés  en  mes  yeux^ 
Et  j'écoute  des  jets  d'eau  bleus 
Jaillir  vers  la  lune  absolue  ! 


Désirs  d'hiver 


Je  pleure  les  lèvres  fanées 
Où  les  baisers  ne  sont  pas  nés^ 
Et  les  désirs  abandonnés 
Sous  les  tristesses  moissonnées. 


Toujours  la  pluie  à  l'horizon  ! 
Toujours  la  neige  sur  les  grèves  ! 
Tandis  qu'au  seuil  clos  de  mes  rêves^ 
Des  loups  couchés  sur  le  gazon^ 


54  SERRES   CHAUDES 


Observent  en  mon  âme  lasse^ 
Les  yeux  ternis  dans  le  passé^ 
Tout  le  sang  autrefois  versé 
Des  agneaux  mourants  sur  la  glace. 


Seule  la  lune  éclaire  enfin 
De  sa  tristesse  monotone^ 
Où  gèle  l'herbe  de  l'automne^ 
Mes  désirs  malades  de  faim. 


Ronde  d'ennui 


Je  chante  les  pâles  ballades 
Des  baisers  perdus  sans  retour  ! 
Sur  l'herbe  épaisse  de  l'amour 
Je  vois  des  noces  de  malades. 


J'entends  des  voix  dans  mon  sommeil 
Si  nonchalamment  apparues  ! 
Et  des  lys  s'ouvrent  en  des  rues 
Sans  étoiles  et  sans  soleil. 


56  SERRES   CHAUDES 


Et  ces  élans  si  lents  encore 
Et  ces  désirs  que  je  voulais^ 
Sont  des  pauvres  dans  un  palais^ 
Et  des  cierges  las  dans  l'aurore. 


J'attends  la  lune  dans  mes  yeux 
Ouverts  au  seuil  des  nuits  sans  trêves^ 
Afin  qu'elle  étanche  mes  rêves 
Avec  ses  linges  lents  et  bleus. 


Amen 


11  est  l'heure  enfin  de  bénir 
Le  sommeil  éteint  des  esclaves^ 
Et  j'attends  ses  mains  à  venir 
En  roses  blanches  dans  les  caves. 


J'attends  enfin  son  souffle  frais^ 

Sur  mon  cœur  enfin  clos  aux  fraudes; 

Agneau-pascal  dans  les  marais^ 

Et  blessure  au  fond  des  eaux  chaudes. 


58  SERRES   CHAUDES 


J'attends  des  nuits  sans  lendemains^ 
Et  des  faiblesses  sans  remède  ; 
J'attends  son  ombre  sur  mes  mains, 
Et  son  image  dans  Teau  tiède. 


J'attends  vos  nuits  afin  de  voir 
Mes  désirs  se  laver  la  face^ 
Et  mes  songes  aux  bains  du  soir^ 
Mourir  en  un  palais  de  glace. 


Cloche  à  plongeur 


O  plongeur  à  jamais  sous  sa  cloche  ! 
Toute  une  mer  de  verre  éternellement  chaude  ! 
Toute  une  vie  immobile  aux  lents  pendules  verts  ! 
Et  tant  d'êtres  étranges  à  travers  les  parois  ! 
Et  tout  attouchement  à  jamais  interdit  î 
Lorsqu'il  y  a  tant  de  vie  en  l'eau  claire  au  dehors  ! 


Attention  !  l'ombre  des  grands  voiliers  passe  sur  les 
dahlias  des  forêts  sous-marines  ; 


6o  SERRES   CHAUDES 


Et  je  suis  un  moment  à  l'ombre  des  baleines  qui  s'en 
vont  vers  le  pôle  ! 

En  ce  moment^  les  autres  déchargent^  sans  doute^  des 
vaisseaux  pleins  de  neige  dans  le  port  ! 

Il  y  avait  encore  un  glacier  au  milieu  des  prairies  de 
Juillet! 

Ils  nagent  à  reculons  en  l'eau  verte  de  l'anse  ! 

Ils  entrent  à  midi  dans  des  grottes  obscures  ! 

Et  les  brises  du  large  éventent  les  terrasses  ! 

Attention  !  voici  les  langues  en  flamme  du  Gulf-Stream  ! 

Ecartez  leurs  baisers  des  parois  de  l'ennui  ! 

On  n'a  plus  mis  de  neige  sur  le  front  des  fiévreux  ; 

Les  malades  ont  allumé  un  feu  de  joie^ 

Et  jettent  à  pleines  mains  les  lys  verts  dans  les  flammes  ! 


Appuyez  votre  front  aux  parois  les  moins  chaudes, 
En  attendant  la  lune  au  sommet  de  la  cloche, 


SERRES   CHAUDES 


Et  fermez  bien  vos  yeux  aux  forêts  de  pendules  bleus 
et  d'albumines  violettes^  en  restant  sourd  aux 
suggestions  de  l'eau  tiède. 


Essuyez  vos  désirs  affaiblis  de  sueurs  ; 

Allez  d'abord  à  ceux  qui  vont  s'évanouir  : 

Ils  ont  l'air  de  célébrer  une  fête  nuptiale  dans  une  cave  ; 

Ils  ont  l'air  d'entrer  à  midi^  dans  une  avenue  éclairée 

de  lampes  au  fond  d'un  souterrain  ; 
Ils  traversent;  en  cortège  de  fête^  un  paysage  semblable 

à  une  enfance  d'orphelin. 


Allez  ensuite  à  ceux  qui  vont  mourir. 

Ils  arrivent  comme  des  vierges  qui  ont  fait  une  longue 

promenade  au  soleil^  un  jour  de  jeûne  ; 
Ils  sont  pâles  comme  des  malades  qui  écoutent  pleuvoir 

placidement  sur  les  jardins  de  l'hôpital; 
Ils  ont  l'aspect  de  survivants  qui  déjeunent  sur  le  champ 

de  bataille. 


62  SERRES   CHAUDES 


Ils  sont  pareils  à  des  prisonniers  qui  n'ignorent  pas  que 
tous  les  geôliers  se  baignent  dans  le  fleuve^ 

Et  qui  entendent  faucher  l'herbe  dans  le  jardin  de  la 
prison. 


Aquarium 


Hélas!  mes  vœux  n'amènent  plus 
Mon  âme  aux  rives  des  paupières^ 
Elle  est  descendue  au  reflux 
Des  ses  prières. 

Elle  est  au  fond  de  mes  yeux  clos, 
Et  seule  son  haleine  lasse 
Elève  encore  à  fleur  des  eaux 
Ses  lys  de  glace. 


04  SERRES   CHAUDES 


Ses  lèvres  au  fond  des  douleurs^ 
Semblent  closes  à  mille  lieues^ 
Et  je  les  vois  chanter  des  fleurs 
A  tiges  bleues. 

Ses  doigts  blanchissent  mes  regards^ 
En  suivant  la  trace  incolore 
De  ses  lys  à  jamais  épars 
Et  morts  d'éclore. 


Et  je  sais  qu'elle  doit  mourir 
En  joignant  ses  mains  impuissantes, 
Et  lasses  enfin  de  cueillir 
Ces  fleurs  absentes. 


Verre  ardent 


Je  regarde  d'anciennes  heures^ 
Sous  le  verre  ardent  des  regrets  ; 
Et  du  fond  bleu  de  leurs  secrets 
Emergent  des  flores  meilleures. 


O  ce  verre  sur  mes  désirs  ! 
Mes  désirs  à  travers  mon  âme  ! 
Et  l'herbe  morte  qu'elle  enflamme 
En  approchant  des  souvenirs  ! 


3* 


66  SERRES    CHAUDES 


Je  l'élève  sur  mes  pensées^ 
Et  je  vois  éclore  au  milieu 
De  la  fuite  du  cristal  bleu^ 
Les  feuilles  des  douleurs  passées. 


Jusqu'à  l'éloignement  des  soirs     ' 
Morts  si  longtemps  en  ma  mémoire^ 
Qu'ils  troublent  de  leur  lente  moire 
L'âme  verte  d'autres  espoirs. 


Reflets 


Sous  Feau  du  songe  qui  s'élève^ 
Mon  âme  a  peur^  mon  àme  a  peur! 
Et  la  lune  luit  dans  mon  cœur^ 
Plongé  dans  les  sources  du  rêve. 


Sous  l'ennui  morne  des  roseaux^ 
Seuls  les  reflets  profonds  des  choses, 
Des  lys,  des  palmes  et  des  roses, 
Pleurent  encore  au  fond  des  eaux. 


68  SERRES   CHAUDES 


Les  fleurs  s'effeuillent  une  à  une 
Sur  le  reflet  du  firmament, 
Pour  descendre  éternellement 
Dans  l'eau  du  songe  et  dans  la  lune. 


Visions 


Je  vois  passer  tous  mes  baisers, 

Toutes  mes  larmes  dépensées;' 

Je  vois  passer  dans  mes  pensées 

Tous  mes  baisers  désabusés.  (^fQil/U^iO^^^  / 


C'est  des  fleurs  sans  couleur  aucune^ 
Des  jets  d'eau  bleus  à  l'horizon, 
De  la  lune  sur  le  gazon,  -  \'^^^ 
Et  des  lys  fanés  dahs^'a  lune. 


70  SERRES   CHAUDES 


Lasses  et  lourdes  de  sommeil,  > 

Je  vois  sous  mes  paupières  closes^ 
Les  corbeaux' au  milieu  des  roses^ 
Et  les  malades  au  soleil, 


Et  lent  sur  mon  âme  indolente,   '  ^'-^^^  /            j 

L'ennui  de  ces  vagues  amours  ^          ! 

Luire  immobile  et  pour  toujours,  ; 

Comme  une  lune  pâle  et  lente.  i 


Oraison 


Vous  savez^  Seigneur^  ma  misère  ! 
Voyez  ce  que  je  vous  apporte  ! 
Des  fleurs  mauvaises  de  la  terre^ 
Et  du  soleil  sur  une  morte. 


Voyez  aussi  ma  lassitude, 

La  lune  éteinte  et  l'aube  noire  ; 

Et  fécondez  ma  solitude 

En  l'arrosant  de  votre  gloire. 


72  SERRES   CHAUDES 


Ouvrez-moi^  Seigneur^  votre  voie^ 
Eclairez-y  mon  âme  lasse^ 
Car  la  tristesse  de  ma  joie 
Semble  de  l'herbe  sous  la  glace. 


Regards 


O  ces  regards  pauvres  et  las  ! 

Et  les  vôtres  et  les  miens  ! 

Et  ceux  qui  ne  sont  plus  et  ceux  qui  vont  venir  ! 

Et    ceux    qui    n'arriveront   jamais    et    qui    existent 

cependant  ! 
Il  y  en  a  qui  semblent  vi.-iter  des  pauvres  un  dimanche  ; 
Il  y  en  a  comme  des  malades  sans  maison  ; 
Il  y  en  a  comme  des  agneaux  dans  une  prairie  couverte 

de  linges. 
Et  ces  regards  insolites  ! 

4 


74  SERRES   CHAUDES 


Il  y  en  a  sous  la  voûte  desquels  on  assiste  à  Texécution 

d'une  vierge  dans  une  salle  close^ 
Et  ceux  qui  font  songer  à  des  tristesses  ignorées  ! 
A  des  paysans  aux  fenêtres  de  l'usine^ 
A  un  jardinier  devenu  tisserand^ 
A  une  après-midi  d'été  dans  un  musée  de  cires^ 
Aux  idées  d'une  reine  qui  regarde  un  malade  dans  de 

jardin^ 
A  une  odeur  de  camphre  dans  la  forêt^ 
A  enfermer  une  princesse  dans  une  tour^  un  jour  de 

fète^ 
A  naviguer  toute  une  semaine  sur  un  canal  tiède. 


Ayez  pitié  de  ceux  qui  sortent  à  petits  pas  comme  des 

convalescents  dans  la  moisson  ! 
Ayez  pitié  de  ceux  qui  ont  l'air  d'enfants  égarés  à 

l'heure  du  repas  ! 
Ayez  pitié  des  regards  du  blessé  vers  le  chirurgien^ 
Pareils  à  des  tentes  sous  l'orage  ! 
Ayez  pitié  des  regards  de  la  vierge  tentée  ! 


SERRES   CHAUDES  75 


(Oh  !  des  fleuves  de  lait  vont  fuir  dans  les  ténèbres  ! 
Et  les  cygnes  sont  morts  au  milieu  des  serpents!) 
Et  de  ceux  de  la  vierge  qui  succombe  ! 
Princesses  abandonnées  en  des  marécages  sans  issues  ; 
Et  ces  yeux  où  s'éloignent  à  pleines  voiles  des  navires 

illuminés  dans  la  tempête  ! 
Et  le  pitoyable  de  tous  ces  regards  qui  souffrent  de 

n'être  pas  ailleurs  ! 
Et  tant  de  souffrances  presque  indistinctes  et  diverses 

cependant  ! 
Et  ceux  que  nul  ne  comprendra  jamais  ! 
Et  ces  pauvres  regards  presque  muets  ! 
Et  ces  pauvres  regards  qui  chuchotent  ! 
Et  ces  pauvres  regards  étouffés  ! 


Au  milieu  des  uns  on  croit  être  dans  un  château  qui 

sert  d'hôpital  ! 
Et  tant  d'autres  ont  l'air  de  tentes^  lys  des  guerres^  sur 

la  petite  pelouse  du  couvent  ! 


76  SERRES   CHAUDES 


Et  tant  d'autres  ont  l'air  de  blessés  soignés  dans  une 

serre  chaude  ! 
Et  tant  d'autres  ont  l'air  de  sœurs  de  charité  sur  une 

Atlantique  sans  malades  ! 


Oh  !  avoir  vu  tous  ces  regards  ! 

Avoir  admis  tous  ces  regards  ! 

Et  avoir  épuisé  les  miens  à  leur  rencontre  ! 

Et  désormais  ne  pouvoir  plus  fermer  les  yeux  ! 


Attente 


Mon  âme  a  joint  ses  mains  étranges 
A  l'horizon  de  mes  regards  ; 
Exaucez  mes  rêves  épars 
Entre  les  lèvres  de  vos  anges  ! 


En  attendant  sous  mes  yeux  las^ 
Et  sa  bouche  ouverte  aux  prières 
Eteintes  entre  mes  paupières 
Et  dont  les  lys  n'éclosent  pas  ; 


78  SERRES   CHAUDES 


Elle  apaise  au  fond  de  mes  songes^ 
Ses  seins  effeuillés  sous  mes  cils 
Et  ses  yeux  clignent  aux  périls 
Eveillés  au  fil  des  mensonges. 


Après  midi 


Mes  yeux  ont  pris  mon  âme  au  piège^ 
-Nîon  Dieu,  laissez  tomber,  mon  Dieu, 
Un  peu  de  feuilles  sur  la  neige^ 
Un  peu  de  neige  sur  le  feu. 


J'ai  du  soleil  sur  l'oreiller^ 

Toujours  les  mêmes  heures  sonnent; 

Et  mes  regards  vont  s'effeuiller 

Sur  des  mourantes  qui  moissonnent... 


8o  SERRES   CHAUDES 


Mes  mains  cueillent  de  l'herbe  sèche^ 
Et  mes  yeux  ternis  de  sommeil^ 
Sont  des  malades  sans  eau  fraîche^ 
Et  des  fleurs  de  cave  au  soleil. 


J'attends  de  l'eau  sur  le  gazon 
Et  sur  mes  songes  immobiles^ 
Et  mes  regards  à  l'horizon 
Suivent  des  agneaux  dans  les  villes. 


Ame  de  serre 


Je  vois  des  songes  dans  mes  yeux  ; 
Et  mon  âme  enclose  sous  verre, 
Eclairant  sa  mobile  serrC; 
Affleure  les  vitrages  bleus. 


O  les  serres  de  l'âme  tiède, 
Les  lys  contre  les  verres  clos, 
Les  roseaux  éclos  sous  leurs  eaux. 
Et  tous  mes  désirs  sans  remède  ! 


SERRES   CHAUDES 


Je  voudrais  atteindre^  à  travers 
L'oubli  de  mes  pupilles  closes, 
Les  ombelles  autrefois  roses 
De  tous  mes  sonores  entr'ouverts... 


J'attends  pour  voir  leurs  feuilles  mortes 
Reverdir  un  peu  dans  mes  yeux  ; 
J'attends  que  la  lune  aux  doigts  bleus 
Entr'ouvre  en  silence  les  portes. 


Intentions 


Ayez  pitié  des  yeux  moroses 
Où  l'âme  entr'ouvre  ses  espoirs^ 
Ayez  pitié  des  inécloses 
Et  de  Tattente  au  bord  des  soirs  ! 


Emois  des  eaux  spirituelles  ! 
Et  lys  mobiles  sous  leurs  flots 
Au  fil  de  moires  éternelles  ; 
Et  ces  vertus  sous  mes  yeux  clos  ! 


84  SERRES   CHAUDES 


Mon  Dieu^  mon  Dieu^  des  fleurs  étranges 
Montent  aux  cols  des  nénuphars; 
Et  les  vagues  mains  de  vos  anges 
Agitent  l'eau  de  mes  regards. 


Et  leurs  fleurs  s'éveillent  aux  signes 
Epars  au  milieu  des  flots  bleus  ; 
Et  mon  âme  ouvre  au  vol  des  cygnes 
Les  blanches  ailes  de  mes  yeux. 


Attouchements 


Attouchements  ! 

L'obscurité  s'étend  entre  vos  doigts  ! 

Musiques  de  cuivres  sous  l'orage  ! 

Musiques  d'orgues  au  soleil  ! 

Tous    les    troupeaux   de   l'âme    au    fond   d'une   nuit 

d'éclipsé  ! 
Tout  le  sel  de  la  mer  en  herbe  des  prairies  ! 
Et  ces  bolides  bleus  à  tous  les  horizons  ! 
(Ayez  pitié  de  ce  pouvoir  de  l'homme  !) 


86  SERRES   CHAUDES 


Mais  ces  attouchements  plus  mornes  et  plus  las  ! 
O  ces  attouchements  de  vos  pauvres  mains  moites  ! 
J'écoute  vos  doigts  purs  passer  entre  mes  doigts^ 
Et  des  troupeaux  d'agneaux  s'éloignent  au  clair  de  lune 
le  long  d'un  fleuve  tiède. 


Je  me  souviens  de  toutes  les  mains  qui  ont  touché  mes 

mains. 
Et  je  revois  ce  qu'il  y  avait  à  l'abri  de  ces  mains^ 
Et  je  vois  aujourd'hui  ce   que  j'étais  à  l'abri  de  ces 

mains  tièdes. 
Je  devenais  souvent  le  pauvre  qui  mange  du  pain  au 

pied  du  trône. 


J'étais  parfois  le  plongeur  qui  ne  peut  plus  s'évader  de 

l'eau  chaude! 
J'étais  parfois  tout  un  peuple  qui  ne  pouvait  plus  sortir 

des  faubourgs  ! 
Et  ces  mains  semblables  à  un  couvent  sans  jardin! 


SERRES   CHAUDES  87 


Et  celles  qui  m'enfermaient  comme  une  troupe  de 
malades  dans  une  serre  un  jour  de  pluie  ! 

Jusqu'à  ce  que  d'autres  plus  fraîches  vinssent  entr'ou- 
vrir  les  portes^ 

Et  répandre  un  peu  d'eau  .^ur  le  seuil  ! 


Oh  !  j'ai  connu  d'étranges  attouchements  ! 

Et  voici  qu'ils  m'entourent  à  jamais  ! 

On  y  faisait  l'aumône  un  jour  de  soleil^ 

On  y  faisait  la  moisson  au  fond  d'un  souterrain, 

Il  y  avait  une  musique  de  saltimbanques  autour  de  la 

prison^ 
Il  y  avait  des  figures  de  cire  dans  une  forêt  d'été^ 
Ailleurs  la  lune  avait  fauché  toute  l'oasis^ 
Et  parfois  je  trouvais  une  vierge  en  sueur  au  fond  d'une 

grotte  de  glace. 


Ayez  pitié  des  mains  étranges  ! 

Ces  mains  contiennent  les  secrets  de  tous  les  rois  ! 


88  SERRES   CHAUDES 


Ayez  pitié  des  mains  trop  pâles  ! 

Elles  semblent  sortir  des  caves  de  la  lune^ 

Elles  se  sont  usées  à  filer  le  fuseau  des  jets  d'eau  ! 


Ayez  pitié  des  mains  trop  blanches  et  trop  moites! 
Il  me  semble  que  les  princesses  sont  allées  se  coucher 
vers  midi  tout  Tété  ! 


Eloignez-vous  des  mains  trop  dures  ! 
Elles  semblent  sortir  des  rochers  ! 
Mais  ayez  pitié  des  mains  froides  ! 
Je  vois  un  cœur  saigner  sous  des  côtes  de  glace  ! 
Ayez  pitié  des  mains  mauvaises  ! 
Elles  ont  empoisonné  les  fontaines  ! 
Elles  ont  mis  les  jeunes  cygnes  dans  un  nid  de  ciguë  ! 
J'ai  vu  les  mauvais  anges  ouvrir  les  portes  à  midi  ! 
Il  n'y  a  que  des  fous  sur  un  fleuve  vénéneux  ! 
Il  n'y  a  plus  que  des  brebis  noires  en  des  pâturages 
sans  étoiles  ! 


SERRES   CHAUDES 


Et  les  agneaux  s'en  vont  brouter  l'obscurité  ! 


Mais  ces  mains  fraîches  et  loyales  ! 

Elles  viennent  offrir  des  fruits  mûrs  aux  mourants  ! 

Elles    apportent   de    l'eau    claire   et    froide   en    leurs 

paumes  ! 
Elles  arrosent  de  lait  les  champs  de  bataille  ! 
Elles  semblent  sortir  d'admirables  forêts  éternellement 

vierges  ! 


Ame  de  nuit 


iMon  âme  en  est  triste  à  la  fin  ; 
Elle  est  triste  enfin  d'être  lasse, 
Elle  est  lasse  enfin  d'être  en  vain, 
Elle  est  triste  et  lasse  à  la  fin 
Et  j'attends  vos  mains  sur  ma  face. 

J'attends  vos  doigts  purs  sur  ma  face, 
Pareils  à  des  anges  de  glace, 
J'attends  qu'ils  m'apportent  l'anneau  ; 


92  SERRES   CHAUDES 


J'attends  leur  fraîcheur  sur  ma  face^ 
Comme  un  trésor  au  fond  de  l'eau. 

Et  j'attends  enfin  leurs  remèdes. 
Pour  ne  pas  mourir  au  soleil^ 
Mourir  sans  espoir  au  soleil  ! 
J'attends  qu'ils  lavent  mes  yeux  tièdes 
Où  tant  de  pauvres  ont  sommeil  ! 

Où  tant  de  cygnes  sur  la  mer^ 
Des  cygnes  errants  sur  la  mer^ 
Tendent  en  vain  leur  col  morose, 
Où^  le  long  des  jardins  d'hiver^ 
Des  malades  cueillent  des  roses. 

J'attends  vos  doigts  purs  sur  ma  face, 
Pareils  à  des  anges  de  glace, 
J'attends  qu'ils  mouillent  mes  regards, 
L'herbe  morte  de  mes  regards, 
Où  tant  d'agneaux  las  sont  épars  ! 


Quinze  chansons 


Elle  l'enchaîna  dans  une  grotte^ 
Elle  fit  un  signe  sur  la  porte  ; 
La  vierge  oublia  la  lumière 
Et  la  clef  tomba  dans  la  mer. 


Elle  attendit  les  jours  d'été  : 
Elle  attendit  plus  de  sept  ans^ 
Tous  les  ans  passait  un  passant. 


96  QUINZE    CHANSONS 


Elle  attendit  les  jours  d'hiver; 
Et  ses  cheveux  en  attendant 
Se  rappelèrent  la  lumière. 


Ils  la  cherchèrent^  ils  la  trouvèrent^ 
Ils  se  glissèrent  entre  les  pierres 
Et  éclairèrent  les  rochers. 


Un  soir  un  passant  passe  encore^ 
Il  ne  comprend  pas  la  clarté 
Et  n'ose  pas  en  approcher. 


Il  croit  que  c'est  un  signe  étrange, 
Il  croit  que  c'est  une  source  d'or, 
Il  croit  que  c'est  un  jeu  des  anges, 
Il  se  détourne  et  passe  encore... 


II 


Et  s'il  revenait  un  jour 
Que  faut-il  lui  dire  ? 

—  Dites-lui  qu'on  l'attendit 
Jusqu'à  s'en  mourir... 


Et  s'il  m'interroge  encore 
Sans  me  reconnaître  ? 

—  Parlez-lui  comme  une  sœur^ 
Il  souffre  peut-être... 


98  QUINZE    CHANSONS 


Et  s'il  demande  où  vous  êtes 
Que  faut-il  répondre  ? 

—  Donnez-lui  mon  anneau  d'or 

Sans  rien  lui  répondre... 

Et  s'il  veut  savoir  pourquoi 
La  salle  est  déserte  ? 

—  Montrez-lui  la  lampe  éteinte 

Et  la  porte  ouverte... 


Et  s'il  m'interroge  alors 
Sur  la  dernière  heure  ? 

—  Dites-lui  que  j'ai  souri 
De  peur  qu'il  ne  pleure. 


III 


Ils  ont  tué  trois  petites  filles 

Pour  voir  ce  qu'il  y  a  dans  leur  cœur. 


Le  premier  était  plein  de  bonheur 
Et  partout  où  coula  son  sang^ 
Trois  serpents  sifflèrent  trois  ans. 


Le  deuxième  était  plein  de  douceur^ 
Et  partout  où  coula  son  sang^ 
Trois  agneaux  broutèrent  trois  ans. 


100  QUINZE   CHANSONS 


Le  troisième  était  plein  de  malheur^ 
Et  partout  où  coula  son  sang, 
Trois  archanges  veillèrent  trois  ans. 


IV 


Les  filles  aux  yeux  bandés, 

(Otez  les  bandeaux  d'or) 
Les  filles  aux  yeux  bandés 
Cherchent  leurs  destinées... 


Ont  ouvert  à  midi^ 

(Gardez  les  bandeaux  d'or) 
Ont  ouvert  à  midi, 
Le  palais  des  prairies... 


102  QUINZE    CHANSONS 


Ont  salué  la  vie^ 

(Serrez  les  bandeaux  d'or) 
Ont  salué  la  vie^ 
Et  ne  sont  point  sorties... 


Les  trois  sœurs  aveugles 

(Espérons  encore) 
Les  trois  sœurs  aveugles 
Ont  leurs  lampes  d'or. 

Montent  à  la  tour^ 

(Elles^  vous  et  nous) 
Montent  à  la  tour^ 
Attendent  sept  jours... 


104  QUINZE    CHANSONS 


Ah  !  dit  la  première^ 
(Espérons  encore) 
Ah  !  dit  la  première^ 
J'entends  nos  lumières. 


Ah  !  dit  la  seconde^ 

(Elles^  vous  et  nous) 
Ah  !  dit  la  seconde^ 
C'est  le  roi  qui  monte.. 


Non^  dit  la  plus  sainte, 

(Espérons  encore) 
Non,  dit  la  plus  sainte, 
Elles  se  sont  éteintes... 


VI 


On  est  venu  dire^ 

(Mon  enfant^  j'ai  peur) 
On  est  venu  dire 

Qu'il  allait  partir... 


Ma  lampe  allumée^ 
(Mon  enfant;  j'ai  peur) 

Ma  lampe  allumée^ 
Me  suis  approchée... 


I06  QUINZE   CHANSONS 


A  la  première  porte^ 
(Mon  enfant^  j'ai  peur) 

A  la  première  porte^ 
La  flamme  a  tremblé... 


A  la  seconde  porte^ 
(Mon  enfant^  j'ai  peur) 

A  la  seconde  porte^ 
La  flamme  a  parlé... 


A  la  troisième  porte, 
(Mon  enfant^  j'ai  peur) 

A  la  troisième  porte^ 
La  lumière  est  morte... 


VII 


Les  sept  filles  d'Orlamonde^ 
Quand  la  fée  fut  morte^ 

Les  sept  filles  d'Orlamonde, 
Cherchèrent  les  portes. 


Ont  allumé  leur  sept  lampes^ 
Ont  ouvert  les  tours^ 

Ont  ouvert  quatre  cents  salles^ 
Sans  trouver  le  jour... 


[08  QUINZE   CHANSONS 


Arrivent  aux  grottes  sonores^ 
Descendent  alors  ; 

Et  sur  une  porte  close^ 

Trouvent  une  clef  d'or. 


Voient  l'océan  par  les  fentes^ 
Ont  peur  de  mourir^ 

Et  frappent  à  la  porte  close^ 
Sans  oser  l'ouvrir... 


VIII 


Elle  avait  trois  couronnes  d'or^ 
A  qui  les  donna-t-elle  ? 


Elle  en  donne  une  à  ses  parents  : 

Ont  acheté  trois  roseaux  d'or 

Et  l'ont  gardée  jusqu'au  printemps. 


Elle  en  donne  une  à  ses  amants  : 
Ont  acheté  trois  rets  d'argent 
Et  l'on  gardée  jusqu'à  l'automne. 


QUINZE   CHANSONS 


Elle  en  donne  une  à  ses  enfants  : 
Ont  acheté  trois  nœuds  de  fer^ 
Et  l'ont  enchaînée  tout  l'hiver. 


IX 


Elle  est  venue  vers  le  palais 
—  Le  soleil  se  levait  à  peine  — 
Elle  est  venue  vers  le  palais 
Les  chevaliers  se  regardaient 
Toutes  les  femmes  se  taisaient. 


Elle  s'arrêta  devant  la  porte 
—  Le  soleil  se  levait  à  peine  - 
Elle  s'arrêta  devant  la  porte 
On  entendit  marcher  la  reine 
Et  son  époux  l'interrogeait. 


112  QUINZE   CHANSONS 


Où  allez-vous^  où  allez-vous  ? 
—  Prenez  garde^  on  y  voit  à  peine  — 
Où  allez-vous^  où  allez-vous  ? 
Quelqu'un  vous  attend-il  là-bas  ? 
Mais  elle  ne  répondait  pas. 


Elle  descendit  vers  l'inconnue 
—  Prenez  garde^  on  y  voit  à  peine 
Elle  descendit  vers  l'inconnue 
L'inconnue  embrassa  la  reine 
Elles  ne  se  dirent  pas  un  mot 
Et  s'éloignèrent  aussitôt. 


Son  époux  pleurait  sur  le  seuil 
—  Prenez  garde^  on  y  voit  à  peine  — 
Son  époux  pleurait  sur  le  seuil 
On  entendait  marcher  la  reine 
On  entendait  tomber  les  feuilles. 


X 


Quand  l'amant  sortit 
(J'entendis  la  porte) 
Quand  l'amant  sortit 
Elle  avait  souri... 


Mais  quand  il  rentra 
(J'entendis  la  lampe) 
Mais  quand  il  rentra 
Une  autre  était  là... 


'* 


5 


14  QUINZE   CHANSONS 


Et  j'ai  vu  la  mort 
(J'entendis  son  âme) 
Et  j'ai  vu  la  mort 
Qui  l'attend  encore.. 


XI 


Ma  mère,  n'entendez-vous  rien  ? 
Ma  mère,  on  vient  avertir... 
Ma  fille,  donnez-moi  vos  mains. 
Ma  fille,  c'est  un  grand  navire... 


Ma  mère,  il  faut  prendre  garde... 
Ma  fille,  ce  sont  ceux  qui  partent... 
Ma  mère,  est-ce  un  grand  danger  ? 
MafiUe,  il  va  s'éloigner... 


Il6  QUINZE   CHANSONS 


Ma  mère^  Elle  approche  encore... 
Ma  fille^  il  est  dans  le  port. 
Ma  mère^  Elle  ouvre  la  porte... 
Ma  fille^  ce  sont  ceux  qui  sortent. 


Ma  mère^  c'est  quelqu'un  qui  entre.., 
Ma  fille,  il  a  levé  l'ancre. 
Ma  mère,  Elle  parle  à  voix  basse... 
Ma  fille,  ce  sont  ceux  qui  passent. 


Ma  mère,  Elle  prend  les  étoiles!... 
Ma  fille,  c'est  l'ombre  des  voiles.      ^ 
Ma  mère.  Elle  frappe  aux  fenêtres... 
Ma  fille,  elles  s'ouvrent  peut-être... 


Ma  mère^  on  n'y  voit  plus  clair... 
Ma  fille,  il  va  vers  la  mer. 
Ma  mère,  je  l'entends  partout... 
Ma  fille,  de  qui  parlez-vous  ? 


XII 


Vous  avez  allumé  les  lampes^ 

—  Oh  !  le  soleil  dans  le  jardin  ! 
Vous  avez  allumé  les  lampes^ 
Je  vois  le  soleil  par  les  fentes, 
Ouvrez  les  portes  du  jardin  ! 

—  Les  clefs  des  portes  sont  perdues, 
Il  faut  attendre,  il  faut  attendre. 
Les  clefs  sont  tombées  de  la  tour, 

Il  faut  attendre,  il  faut  attendre, 
Il  faut  attendre  d'autres  jours... 


Il8  QUINZE   CHANSONS 


D'autres  jours  ouvriront  les  portes^ 
La  forêt  garde  les  verrous^ 
La  forêt  brûle  autour  de  nous, 
C'est  la  clarté  des  feuilles  mortes. 
Qui  brûlent  sur  le  seuil  des  portes.. 


—  Les  autres  jours  sont  déjà  las, 
Les  autres  jours  ont  peur  aussi, 
Les  autres  jours  ne  viendront  pas, 
Les  autres  jours  mourront  aussi. 
Nous  aussi  nous  mourrons  ici... 


XIII 


J'ai  cherché  trente  ans,  mes  sœurs^ 

Où  s'est-il  caché  ! 
J'ai  marché  trente  ans,  mes  sœurs, 

Sans  m'en  rapprocher... 


J'ai  marché  trente  ans,  mes  sœurs, 
Et  mes  pieds  sont  las. 

Il  était  partout,  mes  sœurs, 
El  n'existe  pas... 


QUINZE   CHANSONS 


L'heure  est  triste  enfin^  mes  sœurs^ 

Otez  mes  sandales^ 
Le  soir  meurt  aussi^  mes  sœurs^ 

Et  mon  âme  a  mal... 


Vous  avez  seize  ans^  mes  sœurs^ 

Allez  loin  d'ici^ 
Prenez  mon  bourdon^  mes  sœurs^ 

Et  cherchez  aussi... 


XIV 


Les  trois  sœurs  ont  voulu  mourir 
Elles  ont  mis  leurs  couronnes  d'or 
Et  sont  allées  chercher  leur  mort. 


S'en  sont  allées  vers  la  forêt  : 

«  Forêt,  donnez-nous  notre  mort. 

Voici  nos  trois  couronnes  d'or.  » 


La  forêt  se  mit  à  sourire 
Et  leur  donna  douze  baisers 
Qui  leur  montrèrent  l'avenir. 


122  QUINZE   CHANSONS 


Les  trois  sœurs  ont  voulu  mourir 
S'en  sont  allées  chercher  la  mer 
Trois  ans  après  la  rencontrèrent. 

«  O  mer  donnez-nous  notre  mort 
Voici  nos  trois  couronnes  d'or.  » 

Et  la  mer  se  mit  à  pleurer 

Et  leur  donna  trois  cents  baisers 

Qui  leur  montrèrent  le  passé. 

Les  trois  sœurs  ont  voulu  mourir 
S'en  sont  allées  chercher  la  ville 
La  trouvèrent  au  milieu  d'une  île. 

«  O  ville  donnez-nous  notre  mort 
Voici  nos  trois  couronnes  d'or.  » 

Et  la  ville  s'ouvrant  à  l'instant 
Les  couvrit  de  baisers  ardents 
Qui  leur  montrèrent  le  présent. 


XV 


Cantique  de  la  Vierge  dans  «  Sœur  Béatrice 

A  toute  âme  qui  pleure^ 
A  tout  péché  qui  passe^ 
J'ouvre  au  sein  des  étoiles 
Mes  mains  pleines  de  grâces. 


Il  n'est  péché  qui  vive 
Quand  l'amour  a  parlé  ; 
Il  n'est  âme  qui  meure 
Quand  l'amour  a  pleuré... 


124  QUINZE  CHANSONS 


Et  si  l'amour  s'égare 
Aux  sentiers  d'ici-bas^ 
Ses  larmes  me  retrouvent 
Et  ne  s'égarent  pas... 


Table 


SERRES  CHAUDES 

Serre  chaude 9 

Oraison il 

Serre  d'ennui 13 

Tentations 15 

Cloches  de  verre 19 

Offrande  obscure 23 

Feuillage  du  cœur 25 

Ame  chaude 27 

Ame 31 


126 


Lassitude 33 

Chasses  lasses 35 

Fauve  las 37 

Oraison 39 

Heures  ternes 41 

Ennui 43 

Hôpital 45 

Oraison  nocturne 49 

Désirs  d'hiver 53 

Ronde  d'ennui 55 

Amen 57 

Cloche  à  plongeur 59 

Aquarium 63 

Verre  ardent 65 , 

Reflets 67 1 

Visions 69 1 

Oraison 71; 

Regards 73) 

Attente 77' 

Après-midi 79  j 

Ame  de  serre 81 1 


TABLE  127 


Intentions 83 

Attouchements 85 

Ame  de  nuit 91 

QUINZE  CHANSONS q3 


84641^